Mère Marie de la Croix

Fondatrice des Petites Sœurs de Marie Mère du Rédempteur

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Préface biographie de Mère Marie de la Croix

Fr. Bernard Montagnes, O.P.

Voici qu’en Mère Marie de la Croix sort de l’ombre un témoin exceptionnel de Jésus crucifié. Le désir qu’elle a eu de ne pas se donner en spectacle aux curieux indiscrets, avides de merveilleux, ainsi que la discrétion imposée jadis systématiquement par les autorités ecclésiastiques afin que les fidèles ne confondent pas le paranormal avec le surnaturel, ont fait le silence autour d’elle. Son nom n’était pas tout à fait inconnu, il avait parfois été cité publiquement. Il est temps de lever le silence qui l’a entourée, pour faire connaître cette personnalité spirituelle peu banale.

Une personnalité toute en contraste. Issue du monde rural, à l’école jusqu’à onze ans et demi, puis au travail à la ferme, Maria Nault remplira plus tard un millier de pages d’écriture dans son cahier-journal et adressera plusieurs centaines de lettres à de multiples correspondants. Religieuse timide, désireuse avant tout d’obéir et de demeurer soumise à l’autorité de l’Eglise, sœur Marie de la Croix saura tenir tête tant à des supérieures devenues hostiles après avoir été admiratives, qu’à des évêques défavorables à son œuvre, par des répliques qui font penser à Jeanne d’Arc devant ses juges. Si humble et si effacée soit-elle, elle se sent appelée à réaliser, malgré tous les obstacles et toutes les oppositions, l’œuvre, dit-elle, voulue par Dieu. Pour les hommes d’Eglise qui ont à connaître de son cas, elle est un signe de contradiction, les uns la tenant pour une illuminée, jusqu’à la traiter d’hystérique, les autres reconnaissant en elle une authentique inspirée.

Jusqu’où a pu la conduire son désir précoce de se donner au Seigneur et de parvenir à la sainteté ?

Bien qu’elle ait songé très tôt à la vie religieuse, elle avait eu le choix effectif du mariage, auquel elle a renoncé pour être tout entière à son Seigneur, mais sa vocation a dû surmonter toutes sortes d’empêchements. Refus de son père, pourtant catholique convaincu ; défaut de santé qui la contraindra à se retirer de chez les religieuses hospitalières de Laval ; manque d’argent pour fournir la dot exigée par les monastères de contemplatives auxquels elle aspirait ; hésitation à rester à l’Immaculée-Conception de Lourdes, où elle avait fini par aboutir et où elle demeurera de 1931 à 1939, avant de commencer à Toulouse l’œuvre à laquelle elle se sentait appelée. Les années passées à Lourdes ont constitué pour elle un long noviciat préparatoire à l’œuvre future.

Sa personnalité spirituelle est marquée par trois traits dominants. Elle est mariale, victimale et eucharistique.

Mariale, comme l’a été, de façon dominante, la spiritualité des catholiques au XIXème et au XXème siècles avant Vatican II, mais d’une manière originale. D’abord parce qu’elle a été miraculée de Lourdes et deux fois plutôt qu’une. Ensuite parce qu’elle s’est efforcée de pratiquer les vertus de la Mère de Dieu, par une forme de dévotion simple et profonde que résume sa devise aux trois termes inséparables : Ecce (me voici), Fiat (j’accepte), Magnificat (avec Marie j’adore et je bénis le Seigneur), dont chacun peut expérimenter à son tour la fécondité. Enfin parce que sa dévotion mariale est centrée sur le mystère de la Présentation de Jésus au temple, sur Marie associée par son oblation au mystère de la rédemption, en attendant de l’être au pied de la Croix. Comme Mère Marie de la Croix l’a écrit elle-même, « le propre des Petites Soeurs de Marie, Mère du Rédempteur, est la participation à la grâce de Marie offrant à Dieu le Père son Fils et s’offrant elle-même avec Jésus pour l’accomplissement du dessein rédempteur, dessein dont Siméon lui révèle qu’il s’accomplirait par la souffrance, et qu’elle y aurait part en son cœur transpercé. »

Victimale. La maladie, la souffrance sont venues de très bonne heure dans la vie de Mère Marie de la Croix et ne la quitteront plus, traçant un chemin qu’elle a découvert comme celui de la Passion de Jésus à laquelle elle s’unissait. Son attachement au mystère de la Passion rédemptrice la conduit à s’offrir en victime, pour continuer et compléter dans son corps ce qui manque aux souffrances du Christ, souffrances transformées en moyen apostolique pour les âmes et pour le sacerdoce. Son cheminement intime trouvera un accomplissement visible lorsque les marques sanglantes de la Passion s’imprimeront sur son propre corps, l’année du jubilé de la Rédemption. Elle qui ne savait rien des stigmates, qui n’avait jamais soupçonné que du corps stigmatisé de saint François le sang ait pu couler, apprend ce qu’il en est de s’unir ainsi au Christ en sa Passion. Ces marques qui la gênent tant parce qu’elles sont visibles, elle a bien souvent prié pour qu’elles ne paraissent plus, tout en continuant d’endurer les souffrances de la Passion. Elle ne sera que rarement exaucée.

Eucharistique. La présence réelle du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie lui permet de s’unir à son Seigneur immolé, tant par l’adoration que par la communion. Elle qui aspirait à être unie le plus profondément à l’autel, au prêtre et à la victime, va être gratifiée d’une forme de permanence de l’hostie reçue en communion, qui fera d’elle sinon l’ostensoir du moins le ciboire vivant de la présence sacramentelle. Le phénomène a été dûment constaté et le professeur de philosophie Georges Edouard retrouvera le chemin de la foi à la vue de ses phénomènes mystiques. Son attachement passionné à l’Eucharistie se traduit aussi par son dévouement aux prêtres, que ce soit pour donner une direction spirituelle à l’un qui demeurait fidèle ou pour ramener à leur ministère d’autres qui s’apprêtaient à s’en éloigner.

L’essentiel de sa spiritualité ne réside pas dans les manifestations exceptionnelles dont elle a été gratifiée, mais bien dans son profond attachement à Jésus-Christ, dans sa fidélité à la condition de disciple, sous la conduite de la Mère de Dieu. Les vrais amis de Mère Marie de la Croix sont ceux qui ont perçu le rayonnement chrétien de sa personnalité, sans se préoccuper des phénomènes singuliers qui l’entouraient. Ainsi sont venues se joindre à elle des compagnes qui ont donné corps à l’œuvre à laquelle elle se sentait appelée.

Sa condition de fondatrice n’est pas moins paradoxale, car Mère Marie de la Croix n’avait rien d’une de ces femmes de tête capables de créer une congrégation. Les conseillers les plus bienveillants, qui ne mettaient pas en cause sa sainteté, doutaient de ses capacités de fondatrice. Aussi son œuvre est-elle passée par de longs tâtonnements. Commencée à Toulouse en décembre 1939, érigée le 11 octobre 1954, par le cardinal Saliège, en Pieuse Union du Cœur Transpercé et Immaculé de Marie, menacée à plusieurs reprises de disparaître, elle ne recevra le statut de congrégation diocésaine, sous le titre de Marie Mère du Rédempteur, que le 14 septembre 1989, de Monseigneur Billé, évêque de Laval. Durant tous ces atermoiements, Mère Marie de la Croix n’a pas eu à souffrir seulement pour l’Eglise, mais aussi par l’Eglise. Sa fidélité à travers l’épreuve ne se démentira jamais, jamais non plus elle ne manifestera d’impatience. Elle sait que les voies du Seigneur ne sont pas nos voies, que son temps n’est pas notre temps.

Le charisme qu’elle a transmis aux sœurs, aux frères, aux messagers laïcs, qui pratiquent la spiritualité de l’offrande pour ramener le monde à Dieu, n’a rien perdu de son actualité dans l’Eglise du XXI° siècle. Prière contemplative, élan apostolique, renouveau de la dévotion eucharistique et de la dévotion mariale, prise en charge spirituelle des prêtres ministres des sacrements, comme Mère Marie de la Croix en a donné l’exemple, sont aussi nécessaires à présent et le seront davantage demain pour féconder la nouvelle évangélisation de l’Europe à laquelle appelle Jean-Paul II.

Pour l’historien, une documentation abondante, qui permet de suivre Mère Marie de la Croix du berceau à la tombe, fonde cette première esquisse biographique, où l’exactitude historique exclut l’emphase hagiographique. Mais ici le biographe, qu’est Sœur Marie de Gethsémani, jouit du privilège irremplaçable d’avoir vécu dans l’intimité de Mère Marie de la Croix et d’avoir bénéficié de ses confidences. Dès lors, dans ce cas, l’expérience conforte l’histoire en même temps que l’histoire contrôle l’expérience.

« Enveloppés que nous sommes d’une si grande nuée de témoins » (He 12,1), il nous est bon de prendre connaissance de ceux qui, comme Mère Marie de la Croix, par leur exemplarité comme par leur intercession, nous aident aujourd’hui à diriger nos propres pas vers le Seigneur Jésus.